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L'abbé de Ruyter
 
(ou Révérend Père Friedrich Mukerman , jésuite allemand antinazi? lisez l'article d'Hervé Riou

Résumé

 Il s'installe en 1940 à Saint-Pardoux-Lavaud (maintenant Saint-Pardoux Morterolles) comme curé délégué, avec l'accord de l'évêque de Limoges.  
A partir de novembre 1941, il prend pension à l'auberge de Saint Martin, avec sa secrétaire, chez Mme Brun et rencontre plusieurs habitants du bourg. Il se fait passer pour un prêtre hollandais.

En novembre 1942 , les allemands  franchissent la ligne de démarcation. Dès leur arrivée à  Saint Martin, ils s'enquièrent de l'abbé et sa secrétaire. On leur répond qu'ils sont partis la veille.  
On a su, par des lettres de la secrétaire, qu'ils se réfugient en Suisse. L'abbé s'éteint en 1946, et la secrétaire en fait part à quelques amis de France. 

Pourquoi les allemands le recherchent-ils? Sa véritable identité est probablement Friedérich Muckermann, père jésuite allemand, opposant résolu au nazisme, et auteur de nombreux articles et d'œuvres écrits en allemand.

Article d'Hervé Riou

Révérend Père Friedrich Mukerman ?....

 Abbé de Ruyter ou....

 Après l'effondrement du front Franco-Britannique en juin 1940, la création de la zone libre, à la suite de l'armistice, devait laisser provisoirement le limousin épargné par l'occupation allemande. Dès le début du conflit, on avait déjà vu affluer chez nous des réfugiés fuyant les zones de combat. Certains après l'arrêt des hostilités, avaient réintégré leur domicile abandonné en hâte. D'autres n'avaient pu le faire comme les alsaciens, leur terre ayant été purement et simplement annexée au Reich. Il y avait aussi en limousin des étrangers, dont des allemands ayant fui leur patrie à cause de leur opposition au régime hitlérien. D'abord accueillis en région parisienne, quelques années avant la déclaration de guerre, ils étaient partis ensuite vers le Sud, pour mettre le plus de distance entre eux et la Gestapo très active en zone Nord. Le plus souvent ils vivaient alors discrètement à la campagne. On comptait de ce fait de mystérieux personnages côtoyant les villageois et auxquels ceux-ci prêtaient des destins rocambolesques qui pouvaient parfois se révéler au-dessous de la vérité.

 Ainsi, au mois d'août 1940 s'installe à SAINTPARDOUX-LAVAUD, devenue en 1965 SAINTPARDOUX-MORTEROLLES, un ecclésiastique se faisant appeler l'abbé de Ruyter et se disant prêtre hollandais. Il n'était pas venu seul car une femme l'accompagnait; c'était sa secrétaire à laquelle on prêtait volontiers des origines italiennes. A cette époque, l'église paroissiale de Saint-Pardoux n'avait plus de prêtre résidant les offices étaient assurés assez irrégulièrement par le curé d'une paroisse voisine, celle de SAINT-MARTINCHATEAU. Celui-ci, l'abbé Fournier, déjà très âgé " il devait mourir au début des années 50 à plus de 90 ans " ne pouvait plus s'occuper sérieusement des fidèles de Saint-Pardoux. Disant régulièrement la messe dans l'église à moitié abandonnée, l'abbé de Ruyter obtint tout naturellement de l'évêque de Limoges sa nomination comme curé délégué. Il consacrait beaucoup de son temps à ce sacerdoce et on murmurait qu'il avait payé de ses deniers certains nouveaux aménagements de l'église. Grand, et encore dans la force de l'âge, de belle prestance, parlant très bien le français, il devait avec l'aide de sa collaboratrice Aimée Molnar, particulièrement bien réussir auprès des jeunes de la commune.

 Pendant plus d'une année tout semble aller pour le mieux, à la satisfaction de la population locale comme de la hiérarchie ecclésiastique. Mais, soit que la présence d'une femme aux côtés de l'abbé de Ruyter ait tait scandale aux yeux de certains, soit à cause de quelques accrocs montés en épingle, on alerta l'évêché qui mit fin à l'autorisation précédemment accordée. Monseigneur Rastouil, de très estimée mémoire - il devait courageusement manifester son horreur à la suite du massacre d'Oradour - aurait envoyé plusieurs courriers à Saint Pardoux, convoquant même l'abbé à Limoges. Là rien n'est plus très clair, mais il semble bien que l'abbé de Ruyter n'ait pas voulu se rendre à l'évêché. A-t-on exigé alors son départ de la cure de Saint-Pardoux ? Toujours est-il qu'il va s~installer au bourg de Saint-MartinChâteau, à une petite dizaine de kilomètres. A partir de novembre 1941, il prend pension avec sa secrétaire à l'Auberge de la Cascade, qui demeure aujourd'hui le seul établissement hôtelier de la commune. Ma mère, alors enseignante à Bordeaux avait pu, malgré les difficultés de circulation inter-zones, venir passer quelques jours à l'été 1942, dans la maison familiale de Saint Martin. Elle se souvient très bien d'y avoir reçu la visite de l'abbé de Ruyter et d'Aimée Molnar. On les voyait souvent aussi en compagnie du curé Fournier, mais l'abbé de Ruyter disait parait-il sa messe quotidienne dans sa chambre d'hôtel, ou au château du Monteil

  A la suite du débarquement allié sur les côtes d'Afrique du Nord, l'armée allemande franchissait la ligne de démarcation en novembre 1942 ; il n'y a plus donc de zone libre. Il parait que les premiers éléments allemands arrivés à Saint-Martin se sont enquis de l'abbé et de sa secrétaire. On leur aurait répondu que tous deux avaient quitté l'auberge la veille. Plus prosaïquement un homme aussi averti que l'abbé de Ruyter, dès la nouvelle du débarquement du 8 novembre, ne pouvait pas ne pas savoir quelles conséquences s'ensuivraient pour lui. Tout ce qu'on savait finalement de sources sûres, c'est que les fugitifs avaient pris la route de Guéret et qu'ils ne revinrent jamais à Saint-Martin ou à Saint Pardoux.

 Mais pourquoi donc ce prêtre hollandais avait-il tellement a craindre des allemands et qui était-il véritablement? Un père jésuite allemand, et un opposant résolu au nazisme, de son vrai nom Friedérich Muckermann. Journaliste, conférencier, auteur de maints ouvrages savants et dont la vie avait été fertile en aventures. Si, en France, on s'est peu intéressé jusqu'à maintenant à cette destinée, il n'en a pas été de même en Allemagne. Ainsi le docteur Gruber a consacré un ouvrage entier à ce prêtre dont l'action militante comme les écrits furent profondément anti-nazi. Et dans sa ville natale, à proximité immédiate de la maison où il vécut avec ses parents, une rue porte désormais son nom. Il est également normal que ce regain d'intérêt pour un personnage aussi exceptionnel trouve des échos en limousin. C'est ce qui s'est produit à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Limoges, plus précisément à la section de civilisation allemande dont s'occupe Gérard Grelle. C'est grâce à lui et au travail effectué sous sa direction par une étudiante venue d'outre-Rhin qu'on peut aujourd'hui retracer de façon quasi exhaustive l'itinéraire du père Muckermann. Mais, si en Creuse par exemple, on a pu recueillir à Saint-Pardoux comme à Saint-Martin quelques témoignages, les recherches doivent se poursuivre car des zones d'ombre subsistent. Par exemple est-ce que Monseigneur Rastouil connaissait la véritable identité de ce " curé délégué " qu'il avait lui-même nommé à la cure de Saint-Pardoux? Si on est amené à répondre par la négative, l'attitude ultérieure de l'évêque s'expliquerait mieux. Il est en effet possible que la Société de Jésus ait préféré garder le secret, même vis-à-vis des autorités ecclésiastiques locales.

 ........ Révérend Père Friedrich Muckermann

 Dans l'attente de nouvelles précisions voici ce que l'on connaît de la vie de celui que l'on doit donc désormais appeler le Révérend Père Frédérich Muckermann.

Il est né le 17 août 1883 à Bueckerburg, en Basse Saxe, " Land " au Nord de l'Allemagne dont la capitale est Hanovre. Si son père exploitait un commerce de chaussures on rapporte que sa mère avait une sensibilité d'artiste. Il était le quatrième d'une famille très catholique de douze enfants.

 Dès 16 ans, alors qu'il prépare son bac, il se dirige vers la prêtrise au sein de la Société de Jésus, dont les membres sont appelés couramment les Jésuites. Mais l'Allemagne subissait encore les conséquences du Kultur Kampf, littéralement " combat pour la civilisation", qui avait opposé de 1871 à 1878 le Chancelier Bismarck à l'église catholique. Les Jésuites, comme d'autres congrégations avaient été chassés de l'Empire et notre jeune séminariste doit donc s'exiler et poursuivre sa formation en Autriche, Danemark et Hollande.

 Le 6 août 1914, donc à l'âge de 31 ans, il est ordonné prêtre en Hollande, au moment même où commence la guerre de 1914-1918. Mobilisé dans l'armée allemande, il sera aumônier militaire, d'abord à Vouziers, dans le département des Ardennes.

 Transféré ensuite sur le front oriental, il s'intéresse vite à la culture slave et à la littérature polonaise. A Wilno, il se consacre à son ministère mais donne aussi des conférences. Wtlno ou Wilna est devenue l'actuelle Vilnus capitale de la Lituanie. A l'époque, c'était une ville polonaise occupée depuis 1915 par l'Allemagne.

 A la fin de la guerre qui voit le retrait des troupes allemandes de Pologne, le père reste à Wilno où il a la responsabilité d'une paroisse. En janvier 1919 les bolcheviks occupent cette partie de la Pologne. Fait prisonnier puis déporté en Russie F. Muckermann est successivement interné à Minsk puis Smolensk. Il aurait même été condamné à mort mais sera libéré, à la suite d'un échange de prisonniers, à la fin de 1919.

 Il retourne alors en Hollande, pour y finir ses études de théologie, ce qui sera chose faite en septembre 1920.

 Les années 1921 à 1923 le verront à Bonn où il fait partie de la rédaction du journal littéraire catholique " der grall ". En 1923 ce journal se transporte à Munster le père y résidera jusqu'au 14 juillet 1934 où il s'enfuit en Hollande. C'est une conséquence de la fameuse "nuit des longs couteaux " (du 29 au 30 juin). Hitler fait liquider par ses SS tous les chefs des SA, souvent ses anciens compagnons c'est là un tournant vers la radicalisation de la dictature nazie.

 Suit une période de grande activité pour notre jésuite, devenu opposant déclaré au régime de son pays. Il voyage dans toute l'Europe et se trouve mêlé un projet de confédération danubienne. En Tchécoslovaquie, puis en Autriche, il a des rencontres politiques de haut niveau. Tout cela ne manque d'ailleurs pas d'inquiéter ses supérieurs qui le trouvent trop remuant.

 Le 12 mars 1938, les nazis pénètrent en Autriche, c'est l'Anschluss. Heureusement F. Muckermann est alors absent de Vienne, car il assiste à une conférence internationale à Bâle. Il ne pourra pas revenir en Autriche.

Le 25 avril il est déchu de la nationalité allemande. Le voici devenu apatride, Il va alors gagner Paris où il a des amis influents, notamment le père Desbuquois, de l'Action Populaire. Encore un jésuite, fondateur en 1904, avec le père Leroy de ce mouvement qui soutient les syndicalistes chrétiens.

 Sollicité par les autorités françaises, après la déclaration de guerre de septembre 1939, il va parler régulièrement à la radio du Quai d'Orsay. Du 26 novembre 1939 au 2 juin 1940 il s'adresse, en allemand, chaque dimanche à ses compatriotes qu'il souhaite désolidariser d'Hitler et des nazis.

 Se sentant menacé par l'avance allemande, au cours des mois de mai et juin 1940, il quitte Paris en compagnie de sa secrétaire Aimée Molnar. Cette nouvelle évasion se fera avec la complicité des autorités qui ont préparé la retraite creusoise. Il va devenir l'abbé de Ruyter, bientôt chargé de la desserte de la paroisse de Saint-Pardoux, après avoir transité par Guéret où les abbés Langlade et Berger se sont occupés des fugitifs.

 Comme nous l'avons déjà vu cet épisode creusois va durer jusqu'en novembre 1942 et se terminer par un nouveau départ précipité.

 Devenu maintenant Louis-Marie-Jean Munier, il va réussir, toujours accompagné de sa collaboratrice, à gagner Annecy où ils sont hébergés dans un couvent en février 1943. Via Annemasse, en utilisant le peu d'autobus circulant encore, le couple, pris en charge par une filière d'évasion, va passer clandestinement en Suisse.

 Bien que sous le contrôle des autorités helvétiques, il va pouvoir reprendre une certaine activité de journaliste et de conférencier. De même il termine son principal ouvrage "l'homme à l'ère de la technique ", qui paraîtra ultérieurement à Cologne.

 Mais sa santé s'altère et il doit faire un premier séjour dans une clinique de Clarens, en 1945 avant de résider à Montreux où il sera à nouveau hospitalisé. Le 2 avril 1946 il s'éteint à l'âge de 63 ans et Aimée Molnar fera part de son décès à quelques amis de France avant de pouvoir regagner elle-même l'italie.

 Le Révérend père Friederich Muckermann nous laisse une oeuvre importante qui ne se limite pas à de très nombreux articles dans des journaux et revues, car il y a aussi le livre cité plus haut, des études littéraires et des mémoires inédites. Mais rien n'a été encore traduit en français.

 Mars 2009,

Hervé G. RIOU